Les Inviverts

Image : Dark Agneau

C’est un récit qui n’est pas su de tous. Il contient des ingrédients trop secrets, trop tachés du mystère de l’écorce des pamplemousses, trop envahis par les mains violettes des callunes sacrées, trop profond, qui frémissent sur la peau lustrée des poivrons en chatouillant, de la langue, un frotté d’ailes, trop enfouis en-dessous, dans les cheveux de la sélaginelle… Lecteur, prends garde. Ce sont des mots dangereux, m’a-t-on murmuré une nuit à l’oreille plus penchée qu’une autre vers les fourmillements des songes. Ce sont des paroles véridiques qui, durant le temps d’un battement de paupière poudrée, ont flotté dans les laves de l’espace, jusqu’à son primitif méandre hoqueté — l’ombre ébauchée de la graine sans soleil — : l’origine. Ces propos seront peut-être trop forts pour ton esprit refait et vieilli, porteront peut-être un parfum trop entier, trop brut — mais c’est ainsi vois-tu : le sublime convoque les sens à leur essence.

Tout est question de fruit en ce monde. Tout germe,

Mûrit, s’élève et boit dans un bain de soleil

Pour éclater ensuite et pousser vers le ciel.

Dans son linceul de peau, il se transforme en sperme.

Un autre l’aimera. L’écorce veloutée

Frôlera par la Terre un champ d’éternité.

Lecteur, il faut pardonner le poème, qui suggère plutôt qu’il étale. Seul l’œil à demi-fermé peut comprendre cela…mais je m’égare.

Tu es là encore à tourner dans ta tête ces propos absurdes empreints de la lucidité ? Tu es fou. Tu pourriras, toi aussi. Pour renaître encore.

Dans la forêt, après le monde, un long chemin s’établissait…

Tout au fond de la forêt, cachés dans la chevelure viride…

Quand le vent se faufilait au-travers des touffes de feuilles, il devinait un sentier qui guidait son mouvement clos. Le vent tentait bien de s’éparpiller, pour ne pas faire de jaloux au sein de la forêt vivante — mais quelque chose comme l’aspirait, comme voulait lui montrer une onde végétale plus pure, jamais empruntée. Il fallait dire aussi : le vent aimait cela.

En suivant ce sentier (dont la présence, en réalité, était très incertaine), le vent se dispersait, au bout, pour nous laisser la place. Une cité habitait : entourée de bruyères soyeuses, elle disciplinait, en son centre, un aulne gigantesque, au diamètre impossible et mille fois centenaire. Des fleurs rares, pour les yeux, grandissaient près des parterres en spirales ; des champs féconds accueillaient des herbes comestibles et des plantes au tendre fumet. C’étaient des coloris vagues qui s’épanouissaient un peu partout ; de l’iris au lilas des soleils empourprés, jusqu’au bleuet pacifique, au pavot des couchants. Lorsque les fleurs s’épousaient, on aurait dit qu’un arc-en-ciel mélangé d’étoiles et de thyms s’était renversé sur la robe de cristal. Sur les branches et les filaments d’air, on accrochait des colliers de pétales et des quartiers de fruits : comment dire ces parfums qui embaumaient partout, s’infiltraient dans le fluide…on respirait toujours, à pleines narines, toutes ces senteurs de fraisocat légère, de cericot pulpeux, de noimande ! de dasette ! ; de tomatron divine, de courgine succulente, de radis bleu des algues, de mirabelle en patte, de persil étoilé, de menthe d’or acide, de concombres velus dans les bras de nymphes, de piment poudré, de maïs amer — et tous ces parfums sordides s’accouplaient à des couleurs, qui se mariaient aux formes pour mieux tenir la courbe aux parfums éphémères. Serpolet.

Rien n’entachait la voie.

Des surfaces habituelles, aussi, proposaient leurs bras sous des couvertures moussues, des voiles de buisson, un peu mouillés. On s’endormait parfois pour mieux voler aux fêtes. On s’abreuvait de la rosée, dès l’aube. On aimait tout, pour rien.

Et ces charmes, enfouis au profond de ce bois, ne sont pas un secret. (Ils n’attendent que vous.)

Là s’établissaient les Inviverts.

Lecteur lucide, après une longue journée de labeur dans les champs, ou dans l’informatique, dès lors que tu as aperçu, sous la paille leste de ton chapeau ou derrière ta fenêtre vitreuse, le crépuscule du matin mélanger ses couleurs — dès cet éveil nécessaire qui nourrit ta faim, tu n’attends qu’une chose : dormir. À peine entré dans ta cabane, ou dans ta chambre (le jour n’est pas éteint encore), fatigué, assommé, tu t’allonges, pour reposer tes membres, t’excuses-tu, mais, avoue, ton réel dessein est de faire une sieste. Enfoncé dans ton drap, tu fermes, jouissif enfin, ta paupière de monstre…mais, le jour n’est pas encore éteint. Ton sommeil est tremblotant, désorienté : tu ne penses pas vraiment dormir. Tu t’allonges cependant, mentant à ton esprit : « Il fait nuit, ô moi ! ». Tu somnoles.

En cette espèce de faux sommeil, ton âme est plus ouverte aux matérialisations étranges : le tapis, couché sur ton sol, devient l’antre d’un puits béant — tu t’en écartes, un peu inconscient — ; les images, sur tes trois murs, veulent s’extraire hors de leurs cercles — quoi ! un tigre, une cuvette, ta mère : tu t’agites, et tes pieds, et tes bras — ; les meubles qui t’entourent se déforment, et semblent tenir discussion, en rigolant de toi ; sur ta couverture, les laines blanches se transforment en chenilles, tes cheveux sont des vers… Bref : tout se métamorphose. Tu hallucines un peu, et ton cerveau perdu appelle cela « le délire de l’endormissement ».

Te souviens-tu, ce vendredi-là, tu « reposais tes membres », hypocrite, lorsque, la paupière à demi-close, tu devinas les ombres transparentes traverser ta maison, prendre possession de tes habitudes ? Ce minuscule bonhomme, que tu ne voyais pas mais dont tu sentais la forme, traverser ton salon et s’installer, tranquille, au fond de ton fauteuil ? Et l’un qui sirotait ton thé cependant que l’autre mâchait ta tarte à l’orange amère ? Tu la vis, cette présence qui courait sur la fenêtre de ta chambre, en s’accrochant aux rideaux ?

Les Inviverts avaient cette même forme : on les devinait plutôt qu’on les voyait. On sentait leur présence sans jamais la définir. Et c’était mieux ainsi. D’aucuns les qualifiaient de « petites créatures invisibles et virides habitant dans la forêt ».

La colonie des Inviverts, multitude indénombrable par nos yeux, vivait en ce bois, en ce lieu précédemment ébauché. Le monde était paisible pour eux : ils labouraient, cultivaient, mangeaient, festoyaient et sommeillaient. Leur vie avait cette douce monotonie, perlée quelquefois d’étonnants rayons, qui rend les gens heureux.

Dans le bois où les Inviverts s’élançaient, tout était équilibré. C’était une célébration quotidienne des natures enchantées.

Un jour, la terre devint plus rugueuse, les feuilles se courbèrent, les veines pesantes, des flaques rougeâtres et purulentes s’agrippèrent aux troncs, le vent se fit poreux, les fleuves se couvrirent d’algues, les graines pourrirent à leur éclosion, et l’astre solaire clignota. La nature se mettait à trembler, affaiblie, malade.

Les Inviverts, inquiets, tristes, parlèrent aux coccinelles, aux lapins, aux mésanges, demandèrent aux faucons, aux renards, aux bouviers — à toutes ces créatures un peu sauvages habitantes du bois. Toutes affirmèrent, les yeux peints de la mélancolie des poètes, que c’était la pluie, que ses gouttes mouraient à l’orée du ciel, qu’un poison, peut-être, les avaient imbibées, que leurs petits n’avaient pour boisson que la rosée du soir baignée dans l’air putride…

Les Inviverts tinrent conseil.

Il fut décidé que l’un des leurs se détacherait du bois, et explorerait les entités célestes.

Dès cette parole affranchie de la lèvre, l’Invivert désigné prit la route. Il n’emporta avec lui qu’une flûte, un peu parfumée, pour avoir auprès de lui un bout de ce tilleul qu’il adorait tant. Il s’en fut hors de son pays pour la première fois, fier et confiant pour la tâche qu’il allait mener. Sa bravoure et sa sagacité avaient été chantées par ses pairs alors qu’il exerçait ses premiers pas hors de la cité ; il avait été bercé par ce doux bruissement. On voyait s’échapper son ombre transparente hors de son enveloppe, plus lisse, plus polie, plus lumineuse qui dansait tout autour de l’Invivert. L’ombre semblait frétiller, étalant ici et là sa joie et son ardeur, en débordant un peu sur les pétales, les feuilles, les granulés de vent, les autres Inviverts — comme pour se déposer exprès, laisser une trace, et la reprendre plus forte. Les minces rais dorés, sur le reflet de l’explorateur, paraissaient imiter les larmes de crainte mêlées de désir des habitants retenues.

L’aventureux Invivert, tout en cheminant, laissait frotter l’enveloppe lisse et hyaline contenant son corps aux chrysanthèmes qui se perdaient vers lui — pour mieux l’élancer. Pendant un temps, qui s’étirait dans tous les sens, comme une toile de soie qui s’agrippe aux courbes avides des lobes cérébraux, il se roula, sautilla, fila et galopa à travers la forêt. Un moment, il se trouva un peu — un tout petit peu — désorienté : l’Invivert avait l’impression que les troncs austères des arbres et leurs feuilles chevelues se donnaient la main, par leurs branches emmêlées, pour ne pas qu’il sortît hors de leur ronde. Par où qu’il allât, c’était cercle autour de lui, et les arbres se déracinaient doucement et s’approchaient de lui, frissons de jambes brunes portées en sentinelles arrondies —

Un moment, l’Invivert crut devoir énoncer des paroles que, retranscrites en langage compréhensible, voici :

« roulades m’ont longtemps étreint à vous

accolades burinées dans les sillons glabres de vos pourtours

brasiers aussi à votre surface rugueuse ou lisse

dans les cheminées tendres de mon enfance imprévisible

invisible et viride sur mes peaux diaphanes

aujourd’hui point de puits pour arroser les bois

ni de déboires vinés dans les gorges rouges

les cascades pestantes

les fleuves filigranes

les enfants se dépulpent au sénevé sans vie, frais, piquant

desserrez vos épaules : mes cheveux cristallins

vont se lier aux plantes solaires

pour faire glisser les boissons fécondes

— et je vous reviendrai ! »

Les écorces alors se concertèrent en se grattant plus fort et, sans autre forme de conciliabule, délièrent leurs coudes et laissèrent glisser l’Invivert hors de la forêt, qui s’en fut, mobile, emportant avec lui quelques granules d’air.

Les horizons se dressent bizarres hors des mondes connus. L’Invivert développa son pas bien après les frontières des lieux qu’il connaissait, et bien au-delà des lieux qu’il avait appris à imaginer.

Lecteur vénérable, as-tu déjà dépassé l’hémisphère du monde terrestre ? En as-tu frôlé la ligne courbée, certaine, dessinée au compas ? As-tu fait ployer la masse de ton corps vers l’autre côté ? Cette sensation rare de chute, de plongée infinie vers une nouvelle contrée, de vertige trépidant effrayé des audaces d’ailleurs, l’Invivert l’a goûtée. Encore aujourd’hui, enlevé au temps, il témoigne de l’extase de ce moment où il sut son être extrait des limites convenues de la Terre.

D’abord, après sa forêt lointaine, il assista à un combat de vents. Des bouffées immenses se jetaient les unes contre les autres, pugnaces, avides d’un territoire plus ouvert. L’Invivert voulut passer au-delà de cette arène où les bourrasques s’engouffraient, mais il fut retenu, et même jeté dans tous les sens. Là, on ne souhaitait nulle interruption. Mais, il remarqua les moisissures qui encombraient l’air…brodées de pestilences et d’urines fétides… Il lança alors sa voix vers les vents pour leur transmettre cette observation. Les vents le savaient, et n’y pouvaient rien : ils prenaient leurs racines dans les autres éléments, les feuilles, les eaux, et ceux-ci étaient malades. L’Invivert leur fit alors part de sa quête et de la ligne des arbres. Ils demeurèrent d’abord sceptiques, se joignant en spirales, en tourbillon épais, puis en lasso, pour s’enrouler autour de l’Invivert, sa peau, comme la leur. Ils s’engouffrèrent partout sous lui, et, admiratifs de sa mission, le poussèrent eux-mêmes vers les au-delà, après les habitats venteux. Ils lui firent quand même promettre de réussir à sauver leurs racines — et, pour s’en assurer, les vents soufflèrent sur l’Invivert des miasmes anciens un peu putrides, pour lui tenir la main.

Ensuite, l’Invivert eut faim. Il avait tant glissé ! Il décida d’allonger son bras pour déterrer les trésors sous la terre. Les rutabagas ont la race meilleure lorsqu’ils sortent tout chauds , tout juteux, du ventre de la mère. Pour ce festin, il chanta sa joie, tout en cueillant des graines de mystères pour les planter après. Quand il voulut les pousser sous le sol terreux, les oignons résistèrent, et appelèrent la coiffe des poireaux, lesquels demandèrent aux courges d’encercler l’intrus. Il y eut des paroles effrayantes, où l’on exhorta l’Invivert à se couler sous terre, pour remplacer les morts. On cria au sacrifice pour avoir pêché les rutabagas sacrés. L’Invivert comprit vite que cette terre manquait en fait de provisions ; que les festins étaient amoindris et les fêtes moins bruyantes. La terre était mal : on économisait, en faisant grandir les choux avec lenteur. Mais, remarquait-on, le tracé de l’Invivert paraissait débordant, brillé, cosmique : on en pourrait bien cultiver quelques-uns, par ici… L’Invivert interrompit ces discussions fertiles, et exposa sa quête, et puis les lignes, et les vents. Les légumes, naïfs, fragiles, presque dodus, parurent enchantés. Ils lui confièrent des carottes, des betteraves, et des patates, pour sa route. Les citrouilles n’étaient pas cuites. Avant sa fuite, les légumes firent promettre à l’Invivert de revenir après et de planter le morceau le plus goûteux de son être dans leur terre. Il promit. Ils ne lui dirent pas que l’un des légumes qu’ils lui avaient donné était ensorcelé pour une plus grande clarté.

Enfin, les spirales des pas de l’Invivert furent esquissées vers les tapis aquatiques, un peu souterrains, un peu terrestres. Il s’était senti comme attiré par une source qu’il avait suivie, au-devant, jusqu’à son origine, frétillante, dodelinante. Arrivé à la prime saline, il se pencha pour voir, pour invoquer — il devinait la fin proche de sa mission…tout part de l’eau dans un foulard de saveurs. Entre les flaques lisses puis tremblantes, chutant d’un point en hauteur, l’Invivert ne trouva pas son reflet : il est vrai, sa peau était diaphane, brillante, et sortait d’elle-même, mais, mais : son reflet s’accrochait toujours, partout.

Il y eut des hésitations dans son être : des boules d’étonnements, des sachets de crainte et d’autres pastilles de frustrations mélangées de dédains. Mais, pendant que ces soubresauts agités se déployaient, il pencha son regard sur la courbe véritable de l’eau : elle flottait, noirâtre, pâteuse, emplie de viscosités rebondissantes. (Il se rassura pour son reflet.) Des engrais chimiques congelés puis surchauffés s’établissaient sur la surface : on eut dit mille paires d’yeux évidés de saules farcis. La puanteur était immense, et paraissait s’engouffrer, à vue d’œil et de nez, au fond des granules de l’air. Nul espace où respirer ne se proposait : c’était comme une cuisine close, sans vitre transparente, dans laquelle ont été cuits, poêlés, séchés et recuits, des cadavres de bouledogues plissés, durant sept années consécutives. L’aspect du liquide était immonde, avec des bulles olivâtres qui postillonnaient hors de l’eau puis éclataient dans l’air, se tuant d’une gangrène égale.

La source première agonisait, malade, et affaiblissait ainsi tous ceux qui l’entouraient. L’Invivert tenta des paroles, plein de sagesse et de compassion, pour dédier son être en échange de la guérison de l’eau. Mais : à peine suspendues dans le vent, ses paroles moisissaient. À peine lovées sur la terre, elles tombaient en décrépitude. Il les essaya à nouveau, en les soufflant à la verticale, en les faisant bondir, en les lançant dans un ballon gonflé d’hélium, en les mâchant d’abord, toutes prêtes à la dégustation, en les retournant à l’envers, en les sifflotant, en les peignant d’autres couleurs, en inversant les sons, en les chuchotant…cependant, rien n’y fit. Les paroles explosaient à l’orée de ses lèvres, putrides.

Cherchant consolation, il se donna aux sommeils, traversés de longs songes…

L’Invivert fut éveillé par le vent et la terre : les deux éléments lui avaient glissé des éclosions secrètes dans sa respiration. (Ils étaient avec lui ; et, même si le surveillaient, l’avaient aidé aussi. Après le monde, les habitants de l’univers se ressemblent tous en cela que leur amour s’étale vers les autres, et vers l’infini. Leurs présents avaient surgi, en face de la détresse, qui voyageaient avec l’Invivert.)

L’Invivert fut réveillé par les bourrasques de vent, qui s’infiltraient dans une partie de la source, et l’épuraient, et par des grains de terre qui réveillaient les miasmes, garantissant une pureté de l’eau plus élargie. L’Invivert saisit ce miracle et convoqua ses paroles.

Aussitôt psalmodié, il dépucela le mystère de la maladie et fut transporté en un lieu sur lequel un sable fin, doré, cuisant sous un soleil décharné, s’étirait à perte de sa vision. Il avait atterri seul, et nulle vie autre que ces deux entités n’abordait son enveloppe. Il contemplait l’astre solaire dans sa plénitude, et découvrait, un peu blessé aussi, les plaques brunâtres qui le dévoraient, et tachaient ses rayons.

Saisi par des ouvertures mystiques et innommables, il escalada les rais. C’étaient chatouilles et liqueur de vin blanc dans la narine. Tout avait commencé ici.

L’Invivert rétrécit sa grimpée en découvrant l’unique nuage planant sur le ciel. Fuligineux, sans rebond, il s’étirait à peine. Et pourtant, une chose retint son regard : un condensé de vapeurs furieuses, arrêtées à l’antre du nuage, refusant de chuter, un peu ébouillantées. Elles formaient une masse compacte, purulente et boutonneuse. Et, il découvrait pire : un poison était imbibé dans le nuage. Voilà — voilà l’origine du mal.

Le poison empêchait les gouttelettes de pluie de frémir, et s’attaquait ainsi au soleil ; qui, par sa marque universelle, transmettait sa maladie à l’ensemble des éléments qu’il protégeait. L’Invivert, dans la seule pensée de sauver la Vie, avala tout entier la trace empoisonnée, d’une unique bouchée, sans rot, héros accidentel ! Il s’endormit dans la profondeur mousseuse des habitats célestes, peut-être pour toujours.

Lecteur attentif, l’immense songe que tu as pénétré est sur sa fin. Prépare les rideaux de ta fenêtre : tu les tireras bientôt vers l’intérieur, pour clore tes yeux sur l’autre triste monde ! Les aberrations de l’esprit offrent des délices supérieures, dont la réalité ne fait douter de l’empreinte véridique, profonde, établie au prime hoquètement de l’être.

L’Invivert n’était pas sur sa fin. Même, il sentit se poser, sur sa peau diaphane, comme un baiser qui coulait partout, chaud, mouillé. Même, il comprit que des caresses lui traversaient le corps, l’élançant vers la vie. Il aurait peut-être voulu demeurer dans cette position, allongée sur un nuage duveteux, le regard plein vers le dedans, à deviner la sensation de la prochaine chatouille. Mais, qu’est-ce qui le faisait frémir ainsi ? Il ouvrit grand les yeux.

C’étaient des êtres comme lui, mais tout de rayons dorés qui se projetaient vers l’extérieur ; c’étaient de petits personnages flambants, possédant deux sortes d’ailes qui les faisaient ressembler à des hirondelles, mais pas tout à fait ; c’étaient de longs regards dirigés vers lui, de surprise et de joie ; des galipettes et des roulades, à l’envers, à l’endroit, des fanfares de bouches et de trompettes entre les danses avides, comme pour lui souhaiter la bienvenue.

Il est d’autres créatures, habitant sur les bandes célestes, n’existant après la vie que pour l’amour et les fêtes solaires. Mais, cela est une histoire à part. Ne retenons que l’appellation de ces créatures : les Hypersols.

L’Invivert s’éveilla ébloui. Trop de verre dans ce regard ! trop de lumière pure ! d’éclatements égayés ! Tout resplendissait sur ce monde, à l’image de ses habitants. Une affection naquit vite entre l’Invivert et les Hypersols, qui s’ajouta à la curiosité de ces dernières quand l’Invivert eut conté en quelques paroles le monde dans lequel il existait, en bas, tout au fond des bois, au pays des Inviverts. Les Hypersols furent contents que l’Invivert eut débarrassé leur astre chauffant de son poison : la temporalité n’était pas la même, chez eux, les Hypersols (et ils n’auraient eu la conscience visible du mal qu’après des années-lumière). Les Hypersols avaient trouvé notre héros flottant dans l’atmosphère céleste, presque indiscernable dans l’explosion des rais, et l’avaient veillé jusqu’à sa guérison (mais, ce qu’ils ne lui avaient pas dit, c’était qu’il n’appartenait alors à aucun monde : ils avaient du cirer sa peau avec des potions inconnues pour qu’il se réveillât un jour…).

Un moment, l’Invivert dut partir : il ne savait pas le temps, ici, et quoiqu’il aimât ce nouveau peuple, il devait retrouver le sien. Il y eut une grande fête pour son départ, et des ailes qui s’enlacèrent autour de bouches mouillés et de peaux chaudes, frémissantes… L’Invivert s’en alla emportant avec lui un petit flacon de verre dans lequel avait éclaboussé un millier de rayons de soleil, tout là-haut.

Une fois atterri sur le sol terrestre, avec un rebond de plaisir, l’Invivert s’en retourna, excité, fou, encore lumineux, vers son bois, non sans être passé apprendre la guérison de la vie aux légumes et aux bourrasques de vent.

Tout éclatait sur le monde, et même après sa limite : les veines de la terre s’élevaient pétillantes ; les écorces se coloraient de brun et de cacao, les lièvres cheminaient avec vitesse, l’air poussait doux, puis frais, versant sur la faune et la flore des parfums de fraise, de mandarine, de citron vert, de lilas déliés, de jasmins dégorgés, de citronnelle et d’amour.

Lorsque l’Invivert dépassa dans l’autre sens les lignes du monde, c’était une douce pluie qui l’accueillit, frétillante, juteuse, lente, un peu tiède qui portait des boucles d’eau fraîches, de la première pureté. Ne sachant plus qui de lui ou de la pluie débordait de sa joie, il roula en sautillant jusqu’à son nid préféré. Les Inviverts l’accueillirent comme ça : avec liesse et euphorie.

Les réjouissances qu’on mena s’étirèrent dans la forêt entière ; et tous étaient conviés. La gaieté et l’abondance éclatèrent dans tous les coins. Et les fleurs, les animaux, les arbres, les eaux, les plantes, les vents et les Inviverts réunis — tous dansèrent au fond du bois enfoui, mélangés dans le secret de leurs éléments.

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