La robe

Il y avait une robe perdue dans le fond d’une armoire. Elle était enterrée en bas de tissus avec lesquels on aurait pu broder un million de patchworks, qui se seraient éparpillés dans des couleurs jaune, vert, marron, aux motifs anguleux, en spirales ou sans traits, dans des lainages, des soies ou des velours. On aurait pu dire que cette robe gisait dans un tombeau très vif, très coloré. C’était comme si, comprenez, le tombeau était un perpétuel remous de tissus, ballonné par la chaleur d’une promiscuité textile. Je pourrais dire qu’il avait ce mouvement tranquille sur lequel vont les vagues marines, un soir de nuit salée, mais ces tissus jonchant n’avaient pas leur fluide paresse, leur délicatesse et leur unicité colore. Levez votre œil de l’imagination : voyez l’hiver et ce pic de montagne, blanchi par des neiges très fraîchement tombées. Avec votre bouche, poussez-y un soupir de ravissement : la neige tombe. C’est le crépuscule ; avec un pinceau, prenez au ciel des nuances de couleurs, et déposez-les sur l’avalanche qui roule ses petits flocons agités et frileux, aussi. Réchauffez les boules de neiges peinturées en les entourant (de votre bras) — voilà le tombeau de la robe.

Le tombeau était gardé dans un sanctuaire : l’armoire. De dimension étroite, l’armoire était tout en longueur, et peu en largeur. En s’y glissant dedans, par la petite serrure en forme de champignon à l’envers, on aurait cru pénétrer dans le tronc d’un arbre creux. Il se parfumait pareil : en s’aspergeant d’essence de terre, de brins d’eau et d’herbes de cristal. Les lumières d’arc-en-ciel que le tombeau faisait éclater repoussaient l’obscurité. Les murs semblaient du bois, et comme il pleurait parfois, c’était un peu mouillé — si bien que l’arbre sentait dans sa profondeur, dans le cœur de ses écorces, dans ses veines de naissance. Si vos mains étaient passées sur sa peau, vous auriez dit « Rugueux ». Plus tard, après, vous vous seriez souvenu de l’étonnante douceur : comme une longue caresse qui s’appuierait dans votre paume. Cet arbre-là s’était reposé dans l’armoire du tombeau de la robe, sans le savoir, pendant des siècles (qu’il était vieux ! ; mais chut, c’est un secret).

L’armoire était placée dans une pièce. Elle semblait composée d’un peu de tout : de libellules en papier sur les plafonds, de fauteuils aux pieds penchés, de tableaux argentés, de vases de vents, de dentiers en fleurs, de guirlandes accrochées à des cils, de pantins coloriés de travers et de marionnettes sautant dans les envers. C’était la pièce qui gardait la robe dormant dans le tombeau que veillait l’armoire. Les murs de la pièce se donnaient la main par de minces fils de fer qui s’épandaient comme des toiles d’araignées. La pièce avait froid, si froid que les toiles, par moment, se gelaient jusqu’à se briser — pour renaître un petit peu après. Mais, par d’autres moments, comme celui-ci, un noyau de lumière venu dans la chaleur s’installait. Quand on regardait, on voyait des morceaux d’atmosphères à travers ces rayons, remuant comme des poussières. On voyait mieux le monde, et ainsi, l’onde, dans un cheminement très droit, très souple, s’avançait jusqu’à l’armoire, passait par la serrure de champignon, offrait quelque douceurs poussiéreuses aux multiples tissus, et ceux-ci, joyeux, ouvraient la voie au rayon. Il s’approchait délicatement de la robe, toute offerte à lui, et, en passant par ses ouvertures, l’enfilait. La robe, alors, par moment, était vêtue par ce rai invisible, un peu souple, un peu lumineux, venant d’on ne sait où du monde, de la pièce, de l’armoire ou peut-être des tissus.

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