Paris

La ville est un capharnaüm de consciences éjectées. On se mélange, on passe, on se regarde en coin, devinant les pensées dans la tête voisine. Au-dehors, il y a plus d’hommes que d’arbres, les feuilles sont absentes de nos yeux, le regard flotte sur les pantalons, flotte sur la forme du ventre, la couleur des cheveux, la commissure des lèvres. L’esprit presque entier vogue sur ces symptômes de l’humanité, de l’altérité encombrant notre front. Nous nous entre-cognons à chaque pas du dehors. Même aux heures les plus tordues de la nuit, la rue ne nous est pas intime ; une ombre a bougé là, un soupir remuant, une voix étouffée : et jamais une ville ne nous a paru si maléfique à nous refuser ce que nous cherchions sans vraiment le savoir : la solitude. 

Nous demeurons liés même par nos maisons, entendant la femme de droite qui vient de s’éveiller, le gosse qui n’a plus sa tétine, le type du dessus qui est en train d’uriner… même, nous vivons avec eux, les autres, là, avec nous, homme de notre miroir qu’on tentait d’oublier. Et cette vie intrusive car non contrôlée doit sortir de sa banalité, pour en considérer toutes les saveurs, des plus douces aux plus piquantes. Nous devons cesser de rendre commun ce qui ne l’est pas ; ces entre-vies croisées — accueillir noblement  cette chamade humaine, très douce, très piquante.

Oui, nous avons besoin de l’autre pour nous révéler, pour grandir, mûrir ; s’affronter soi-même au regard de l’autre pour se dépasser. Oui, l’homme est une créature sociale, qui mourrait précocément s’il existait seul. Oui, l’autre homme nous fait essentiellement du bien. Oui, oui : évidences éprouvées dans notre quotidien. Au-delà de cela et dans notre cas, il y a cette méga-ville, où l’autre entre partout en nous ; même dans les dehors nocturnes, même dans nos appartemens.

Et il s’agit de mener l’état des lieux de ce plein de consciences éjectées.

Certaines personnes, particulièrement sensibles et réceptives, sentent davantage l’humanité citadine non comme une foule mais comme d’innombrables singularités ; chaque mouvement de corps extérieur leur est question et vie avec eux. L’enfant que je vois tomber, je partage sa douleur, le couple qui se tient par la main, je traverse la joie qui coule entre eux, l’homme sirotant son jus, je connais ses pensées parmi son regard fixe… Ces personnes n’arrivent pas à ne pas la sentir, cette humanité existante ; et c’est peut-être leur mal. Elles doivent vivre avec cela, et régler la mesure à leur propre bien-être ; et les chemins sont multiples. Partir hors de la méga-ville ? Rester barricadé dans son espace ? Traverser la ville les yeux bandés et les oreilles bouchées ? Vivre là, avec cette réception, et en faire une matière unique, vaste, empathique, à son tour.. ? Oui, la ville est bien un capharnaüm de consciences éjectées, expulsées, éprouvées, dépassées, alanguies et fertiles, tentant d’être saisies à l’échelle d’un « Je ».

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